07 novembre, 2012

Orwell ou le pouvoir de la vérité

1984 de George Orwell est sans conteste un livre dont le but est d’envisager les dérives d’une société totalitaire. Le totalitarisme est selon l’écrivain anglais « un ensemble de tendances culturelles et intellectuelles qui rendent la littérature authentique et le discours politique authentique également impossibles. »
  Il est évident que pour James Conant, Orwell avait à cœur de défendre des convictions profondes ; citons celles qui nous semblent essentielles à la lecture de 1984 :
a)      Le sentiment que le concept même de vérité objective disparaît du monde est terrifiant et il doit l’être
b)      Les faits existent indépendamment de nous, et nous pouvons plus ou moins les découvrir
 
Comment peut-on expliquer que Richard Rorty, dans sa lecture de 1984 (contingence, ironie et solidarité) puisse à ce point se méprendre sur l’interprétation de la pensée de George Orwell ?
Il semble que Rorty ne prenne pas la mesure du concept de « vérité objective » pourtant essentielle à la critique du totalitarisme. C’est sans aucun doute parce que le philosophe américain défend une conception de la démocratie à l’aune de ses propres concepts notamment le rejet de toute conception réaliste du monde. La volonté de vérité n’est pas dès lors synonyme d’objectivité mais de bonheur. Mais le concept de vérité objective est sans signification et apparaît comme un « leurre ».
 Pourtant Conant, avec raison, affirme l’existence d’un lien essentiel entre la vérité objective et la liberté. Sans vérité objective, aucune autonomie et aucune liberté de pensée ne sont possibles. Orwell l’affirme en toute clarté dans le recueil de textes  A ma guise :
« C’est une illusion de croire que, sous une dictature, on peut être libre intérieurement. »
 
Serait-on en droit d’établir un rapprochement entre les stratégies totalitaires et les  stratégies « constructivistes » à la Rorty ? James Conant semble le penser ; c’est tout l’intérêt du livre que de montrer comment Rorty passe à côté de 1984 par sa critique et son rejet du réalisme. Or, c’est pourtant à un véritable travail de sape que se livrent les régimes totalitaires :
«  Ce qu’il y a de véritablement effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque au concept de vérité objective » affirme Orwell dans A ma guise. Il suffit de se souvenir des stratégies déployées par le pouvoir dictatorial :
 
a)      La mutabilité du passé : les fiats disparaissent et sont remplacés par d’autres
b)      Le novlangue (les concepts sont modifiés)
c)      La double pensée (« on ne survit que si l’on parvient à ne pas croire ce qu’on sait vrai et à croire ce qu’on sait faux. »)
 
Comment survivre dans une société où ce qui est faux doit être cru comme vrai, où l’esclavage devient la liberté ? Il est vrai, pour reprendre une expression de la philosophe Judith Shklar que « 1984 est un cauchemar cognitif. »
Toutefois, le « scénario » totalitaire est incohérent selon James Conant car on demande à Winston de croire non pas seulement ce que le pouvoir exige mais ce que l’on vous fait croire que cela est vrai. Or, cela ne peut déraciner la croyance en une vérité objective, en un ensemble de faits cohérents car la vérité est «  comme quelque chose qui existe en dehors de nous. »
  Il serait donc dangereux pour la défense de la vérité objective de soutenir avec Rorty que nos affirmations doivent répondre du verdict de notre communauté. Mais si une société sombre dans le totalitarisme, alors aucune croyance ne peut être tenue pour vraie.
Sans la garantie d’une vérité objective, les membres d’une société deviennent les victimes d’un « solipsisme collectif » : il n’est plus possible de participer à une vie commune. Or, le maintien d'une "mentalité libérale" repose sur le lien entre la vérité et la liberté.
  Par l’éveil des consciences, George Orwell entend bien défendre une part de notre humanité qui reste fragile et incertaine.
Remercions James Conant de cette lecture stimulante et perspicace.  
 
James Conant,   Orwell ou le pouvoir de la vérité, trad J.-J Rosat, Agone Banc d'essais, octobre 2012
 
 

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